Critique objective de la croissance – Chronique n°20 : Les promoteurs de la culture croissanciste

Série : Critique objective de la croissance – Rubrique : L’impasse culturelle – Chronique n°20. Les promoteurs de la culture croissanciste

Support de débat pour la réunion du 19/01/2023 à 14h00 sur https://meet.jit.si/decroissance

Nous avons vu que la croissance pouvait être considérée comme un véritable « fait culturel », et cela parce que la croissance était portée par des valeurs, des normes, des institutions et des artefacts, quatre éléments que nous avons identifiés comme étant constitutif de ce qui s’appelle une culture.

Il temps maintenant d’identifier les groupes humains qui promeuvent cette culture de la croissance, qui la diffusent et qui, au final, l’imposent par des moyens certes non-objectivement coercitifs, mais qui, comme nous l’avons vu dans l’avant dernière chronique intitulée « qu’est que la culture », la présentent comme celle du groupe dominant contraignant ses contempteurs à l’autocensure dans le champ social.

Le premier groupe promoteur de cette culture de la croissance, le plus souvent cité, et, par voie de conséquence, le plus souvent montré du doigt par « certains » dits décroissants sont les libéraux, ou néolibéraux (nous aurons l’occasion d’évoquer dans le cadre d’une autre chronique, le sens et la validité de cette cette distinction entre libéraux et néolibéraux).

Eh bien, nous devons mettre en doute, tout de suite, cette soi-disante corrélation, souvent évoquée par certains (dont la vertu anti-croissance mériterait d’être vérifiée en détail), du discours croissanciste avec la pensée néolibérale, cette sorte de théorème attribuant à cette pensée néolibérale, la seule responsabilité de l’option croissanciste de la société humaine.

Car ce théorème approximatif est largement contredit par la réalité des faits.

En effet, pouvons nous sérieusement dire que les néoliberaux sont les seuls à prôner et croire fermement à la vertu et à la durabilité de la croissance ? (gardons toujours à l’esprit ces deux aspects de la croissance : 1.vertu et 2.durabilité, car nous verrons qu’ils sont de nature à opérer un clivage notable au sein même de la catégorie hétérogène de ceux qu’on nomme globalement les décroissants)

Eh bien non ! Ils ne sont pas les seuls, mais il y a une schématisation dans les idées, notamment chez les gens de gauche et, également chez « certains » soi-disant décroissants qui disent : « Les libéraux sont croissants. Donc tous les croissants sont libéraux ». C’est un syllogisme faux. D’abord il y manque une prémisse, et ensuite il s’avère que beaucoup de non libéraux sont également croissants.

Pour s’en convaincre, portons nos regards sur l’offre politique de l’échiquier français et posons nous la question : qui dénonce réellement cette culture de la croissance ?

Commençons par regarder du côté du parti de « La France Insoumise », principal opposant, « en paroles », au système économique capitalistique, et qui se prétend, par moment même, non-croissant.

Eh bien, à y regarder de plus près, nous découvrons rapidement qu’en réalité, ce parti n’est pas vraiment contempteur de la vertu croissanciste, ni scientifiquement démonstrateur de sa non-durabilité physique, mais que, bien au contraire et dans le cadre de son marketing politique électoraliste qui s’efforce de « ratisser large », il tente de promouvoir un gadget programmatique dénommé « éco-socialisme», grâce auquel il espère ramener une partie de la frange des décroissants approximatifs dans son giron électoral.

De fait en consultant en détail les différents articles du programme de la France Insoumise dénommé l’Avenir en commun, nous constatons que ce parti s’affirmant fermement anti-libéral, se révèle, en effet, tout aussi fermement croissant dans ses options économiques.

En résumé, si nous balayons tout l’éventail politique de la droite vers la gauche, de l’extrême droite vers l’extrême gauche, nous sommes bien obligés de constater que la croissance n’a pas de frontière politique, et que tous les partis politiciens y adhèrent sans restriction aucune.

Même le NPA (Nouveau Parti anticapitaliste, dérivé de la ligue communiste révolutionnaire d’obédience trotskiste) refuse de se dire décroissant ou même de prôner un tant soit peu une diminution de la production économique.

Tout ceci est d’ailleurs parfaitement logique puisque nous avons dit et répété, dans plusieurs chroniques précédentes, que l’homme de la rue croit fermement, et de façon quasi-religieuse, en la croissance. Il est donc normal que cette conviction se retrouve à l’identique au sein de l’ensemble des partis politiques dits « représentatifs » de cette opinion populaire.

Il n’en reste pas moins que, de ce point de vue, la question de déterminer si c’est le discours de l’oligocratie politique qui a façonné la valeur croissance, ou si le credo de la croissance est une donnée populaire préexistante parfaitement exploitée par l’oligocratie, doit être posée.

Question délicate s’il en est, mais à laquelle nous avons déjà livré un début de réponse dans la chronique n° 18 intitulée « Qu’est ce que la culture » en mettant en doute, non par principe mais par observation historique, l’innéité de toute valeur fondatrice de telle ou telle culture humaine.

Ceci étant précisé, nous devons à la vérité de dire qu’il existe une différence entre le fait d’adhérer à un discours sociopolitique et le fait d’être manipulé par lui. Cette différence est essentielle car son occultation explique bon nombre de discours erronés, donc au final mythiques, de certains contempteurs de la croissance, qui n’hésitent à parler d’une colonisation de l’imaginaire populaire.

Cette vision des choses, outre qu’elle pourrait relever de la théorie du complot, nous paraît largement excessive car elle nie la responsabilité individuelle et le libre arbitre du citoyen ordinaire. Il semble, au contraire, vraisemblable que l’immense majorité des gens ont pleinement conscience qu’ils vivent dans une société basée sur la croissance et qu’ils y adhèrent en pleine lucidité, responsabilité et connaissance de cause.

Bien plus, le discours mettant en avant tout ce que la croissance est supposée avoir apporté au genre humain depuis 170 ans et les nombreuses modifications jugées positives qu’elle a introduite dans les modes de vie doit être respectée en tant droit à l’expression de la libre pensée de l’individu et son dénigrement ne peut être validé que par des objections argumentées et non dominées par des ressentis subjectifs ou émotifs.

Car il ne suffit pas d’affirmer que la volonté de croissance du peuple procède d’un imaginaire colonisé par un « on », ou un « ils » pour que cette affirmation acquiert un caractère de vérité absolue. Cette affirmation ne peut être validée que si elle est prouvée. Or elle ne l’est pas !

Non seulement cette théorie de la colonisation de l’imaginaire n’est pas prouvée, mais force nous est constater que cette culture de la croissance présente, au contraire, tous les caractère d’une culture parfaitement voulue et souhaitée, de façon lucide et à tous les niveaux sociologiques et géographiques de la population mondiale.

Cette mise au point est de toute première importance car elle nous permettra de juger les adorateurs de la croissance du point de vue de responsabilité pleine et entière et non exonérée, ni même réduite par d’éventuelles circonstances atténuantes.

En effet, L’idée selon laquelle les populations prises dans leur ensemble ne seraient pas responsables des conséquences et de l’issue finale de l’option croissanciste (c’est à dire en termes clairs de la confrontation au bout de l’impasse), reviendrait à comparer ces mêmes populations aux individus légalement exonérés de sanction pour certains types de délits, au prétexte qu’ils ont été au préalable déclarés mentalement irresponsables par un comité d’experts, comme cela se produit parfois dans les cours d’assises.

Mais il y a encore autre chose. Nous avons dit tout à l’heure, que ce mythe de la croissance, volontairement assumé et librement consenti par les masses populaires, présentait un double caractère de vertu et de durabilité, associant ainsi un critère subjectif et un critère objectif.

Nous pensons avoir déjà démontré dans les conférences précédentes, notamment celles sur l’impasse physique et sur l’impasse comptable, le caractère largement illusoire du critère objectif de durabilité de la croissance, démonstration que nous voyons renforcée encore par l’indigence des arguments présentés par ses thuriféraires, arguments dérisoires dont nous avons donné quelques aperçus dans la chronique précédente n° 19 intitulée « la croissance entant que fait culturel ».

Parmi ces arguments, régulièrement avancés par les fidèles du culte de la croissance, nous avons déjà réfuté l’un des plus emblématiques, un argument que, bien que relevant intrinsèquement de données purement techniques et scientifiques, a acquis une caractéristique de valeur, dotée de normes, encadrée par des institutions et matérialisé par des artefacts, donc répondant à tous les critères de définition d’un fait culturel : ce fameux argument, que nous avons déjà largement réfuté, c’est naturellement le credo du recyclage infini de la matière nécessaire au processus indstriel

Mais cette foi mythique et utopique en la pérennité de la croissance repose également sur un autre grand facteur, directement liée à l’organisation sociétale, facteur illusoire dont nous allons parler maintenant, ce qui nous permettra par ailleurs d’amorcer la transition avec notre prochaine rubrique de cette série sur l’impasse de la croissance, 7ème et dernière rubrique consacrée à l’impasse politique.

Car cet autre pilier, illusoire, de la culture croissanciste se nomme : le recours à l’Etat. Ainsi posée et non encore argumentée, cette affirmation que l’Etat lui-même constitue un pilier de la culture croissanciste pourrait surprendre au premier abord par son apparence contradictoire, l’Etat étant, en effet, souvent perçu dans l’esprit commun comme un élément régulateur face à un processus croissanciste, supposé mû essentiellement par l’hyperactivité effrénée de l’initiative privée.

Or, nous avons vu tout à l’heure, en passant en revue l’offre programmatique politicienne, que rien n’est plus faux que cette vision libertarienne, ou plus simplement néoliberale, de la croissance.

Faut-il, pour s’en convaincre, rappeler les conditions historiques dans lesquelles le croissancisme capitaliste a supplanté l’immobilisme monarchique ? En France, notamment, où le futur père du système représentatif, Emmanuel-Joseph Sieyès, déclarait en substance dès septembre 1789 devant l’assemblée constituante issue de la révolution de juillet : « mes chers amis, nous avons fait la révolution pour installer le pouvoir de peuple, cad pour qu’il puisse faire lui-même les lois. Mais malheureusement que constatons-nous ? Eh bien que le peuple n’a ni assez d’instruction, ni assez de temps libre pour le faire. C’est la raison pour laquelle, mes chers amis, je propose que nous construisions plutôt un système représentatif, dans lequel c’est une minorité choisie qui conduira la nation ».

Et c’est ainsi, vous le savez bien, que l’oligocratie (ou si vous préférez la démocratie représentative) a été instaurée au lieu de la vraie démocratie, nous y reviendrons en détail dans les prochaines chroniques consacrées à l’impasse politique.

Mais ce qu’il nous faut retenir dès aujourd’hui, dans le cadre de notre approche anthropologique de la culture croissanciste, c’est que le raisonnement tenu par Sieyès en 1789 et qui concernait uniquement la création législative s’est étendu progressivement et irrémédiablement à la pensée citoyenne dans son ensemble.

Et c’est ainsi que, en France, comme partout ailleurs, le recours aux préceptes de pensée établis par un groupe restreint (c’est à dire les dirigeants de l’Etat) est devenu une véritable composante culturelle de la société industrielle et s’est continuellement amplifié au fur et à mesure que la croissance se développait.

C’est cette composante que nous dénommerons, de façon générique, le Recours à l’Etat, et qui englobe censément toutes les zones de la connaissance réputées non accessibles au citoyen de base.

Et c’est ainsi que le citoyen ordinaire confronté à l’accroissement de la complexité du système dans ses relations avec la collectivité, de la même manière qu’il se trouve confronté à l’accroissement de la complexité de la technologie dans les actes particuliers de sa vie quotidienne, le citoyen a progressivement perdu la trace du chemin qui le relie aux données naturelles de son existence.

Cette perte de traçabilité engendrée par l’augmentation croissante du niveau de connaissance nécessaire à la compréhension du fonctionnement des multiples rouages sociétaux, est, de plus, favorisée et amplifiée, par les politiques étatiques incitant les citoyens à ne pas s’occuper de choses qui les dépassent et à suivre aveuglément les prescriptions de la technocratie au pouvoir.

Cet état de fait peu contestable est notamment illustré par la fameuse maxime populaire : « peut m’importe de savoir comment ça marche, pourvu que ça marche ».

Cette primauté « du comment sur le pourquoi » voulue par les hommes du pouvoir et acceptée volontairement par les hommes subordonnés, s’accompagne en toute logique d’une perte des savoir-faire généralistes au profit d’une division du travail généralisée qui aboutit à ce que la connaissance globale de chaque individu est réduite à une toute petite parcelle particulière, hyper-spécialisée, du process économique, alors que l’ensemble du processus considéré n’est plus maîtrisé que par une élite restreinte.

Plus grave, cette parcellisation de la connaissance s’accompagne d’un cloisonnement des domaines, ce qui signifie que les élites dépositaires du savoir-faire d’un domaine particulier ne sont en réalité que des sous-élites, puisque elles-mêmes totalement ignorantes des savoir-faire du domaine voisin, domaine voisin bien entendu lui aussi parcellisé entre des opérateurs particuliers, ignorants les uns des autres.

Et ce n’est qu’au niveau le plus haut, que des super-entités élitaires technocratiques, orchestrée cette fois par une véritable élite plénipotentiaire, c’est à dire par ce que nous appelons l’Etat, vont chapeauter chaque domaine de façon hiérarchique et globalisée.

Nous voyons donc que la mise à l’écart du citoyen du processus de fabrication de la loi préconisé par Sieyes a été depuis, naturellement confirmée, mais qu’elle a été étendue, aussi, à la mise à l’écart du citoyen de la connaissance en général.

Mais si la mise à l’écart du citoyen du processus législatif a été voulu pour des raisons politiques, sa mise à l’écart du processus de la pensée, l’a été pour des raisons économiques, disons mercantiles, ce qui, dans le cadre du système capitaliste, relève finalement de la même essence.

Plus précisément et pour parler clair, nous dirons qu’il a été considéré qu’il valait mieux que le citoyen ordinaire consacre son temps libre à consommer plutôt qu’à philosopher, c’est à dire, comme nous l’avons défini dans la chronique n° 18 intitulée : « qu’est-ce que la culture ? » : à acquérir par le raisonnement la connaissance de la façon dont une chose est engendrée jusqu’à ses propriétés, ou qui va des propriétés constatées aux voies possibles d’engendrer cette chose.

C’est ainsi que, pour tout ce qui concerne les domaines complexes de la connaissance et de la pensée humaine, la culture du Recours à l’Etat s’est solidement installée.

Ayant définitivement fait siennes les maximes triviales du genre : « c’est trop compliqué à comprendre », « il y a des gens plus savants qui savent », « je n’ai pas le temps de réfléchir à cela », et que, finalement, « cela me ferait plus de mal que de bien d’essayer de comprendre », l’homo industrialis s’en remet alors, les yeux fermés, aux élites étatiques pour les sujets complexes comme par exemple : la monnaie, le climat, l’énergie, les microbes, et, que d’une façon plus générale, il s’est mis à attendre de l’Etat une réponse à ses moindres besoins organiques.

La société industrielle ayant ainsi débarrassé ses ressortissants de leurs principaux tourments de l’âme, par l’intermédiaire de ses divers conseils et comités scientifiques, peut ainsi poursuivre la voie de la croissance infinie sans avoir à gérer une quelconque fronde parmi ses sujets.

Bien plus, dans cette nouvelle religion où les scientifiques ont définitivement supplanté les prêtres, il semble bien que nous assistions à un retour en force du polythéisme avec sa petite troupe de dieux sympathiques côtoyant quotidiennement les mortels, festoyant gaiement et ne rechignant pas d’ailleurs à quelques libertinages dionysiaques.

C’est ainsi nous pourrions imaginer sans peine, dans le rôle d’Helios, dieu du soleil, le très avisé « Haut conseil pour le climat », dans celui d’Hygie, déesse de la médecine, la toute puissante « Haute autorité de la santé », dans celui d’Hermès, dieu du commerce, mais aussi ne l’oublions pas, celui des voleurs et des hâbleurs, le très respecté FMI, dans celui de Poseidon, le puissant ébranleur du sol, le très docte Haut Commissariat à l’Energie, dans celui d’Athéna, la merveilleuse protectrice tous azimuts, l’ensemble des dispositifs vénérés de la protection sociale de l’Etat Providence), et, naturellement dans celui de Zeus, le roi des dieux, l’ingénierie globale de la croissance.

Et c’est ainsi également, qu’après avoir énuméré et analysé toutes ces composantes particulières de la culture croissanciste, je vous laisserais le soin de juger vous même si elles sont de nature à conduire l’homo industrialis dans une impasse ou vers un avenir radieux.

Je vous remercie et je vous donne RDV à semaine prochaine pour entamer ensemble la dernière rubrique de cette série sur l’impasse de la croissance : ce sera l’Impasse politiqu

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