Quel est le projet politique des effondristes ?

Temps de lecture : 20 mn – La majorité des effondristes sont survivalistes ou municipalistes pour le futur. Ils formulent des constats radicaux sur le présent et sur le futur, c’est-à-dire qu’ils prédisent un effondrement de la société mondiale. S’ensuivra une société localisée agricole et sans croissance. Paradoxalement, leur propositions alternatives pour le présent s’avèrent généralement plutôt consensuelles et s’inscrivent dans le système capitaliste.

En France, l’effondrisme ou la collapsologie a pris naissance vers l’année 2016, avec la publication de l’ouvrage de Servigne Pablo et Raphael Stevens, « Comment tout peut s’effondrer ?» (Seuil, 2015). Servigne en est à présent le chef de file. Comme son nom l’indique en parti, l’effondrisme regroupe les personnes qui pensent que le monde actuel va s’effondrer dans tous les secteurs de la société, c’est à dire au plan écologique, économique, social, gouvernemental et culturel. La collapsologie vise à devenir véritablement une science de l’effondrement. Elle s’appuie sur des mesures scientifiques du présent et sur des prédictions sur l’avenir de la société. Cependant, la futurologie ne s’avère que rarement une science exact. Elle pointe les menaces d’un effondrement mondial en cours, en particulier des espèces, des ressources non renouvelables et le réchauffement climatique…

Les effondristes estiment que dans les années qui viennent, la société mondialisée va s’effondrer globalement ou par région, soit progressivement, soit soudainement. Ensuite, l’humanité aura donc subie une décroissance involontaire de l’économie, c’est-à-dire une récession majeure du fait de l’effondrement). Il ne sera alors plus nécessaire de décroitre volontairement encore un peu plus, puisque l’empreinte écologique par individu sera devenue soutenable. Cependant, il ne faudra pas non plus chercher la croissance, afin de pouvoir survivre à long terme. D’ailleurs, même ceux qui chercheraient à retrouver de la croissance n’y parviendraient pas véritablement du fait du manque de ressources non renouvelables et de l’insuffisance de l’eau pour l’agriculture à cause du réchauffement climatique.
Les effondristes considèrent que les survivants de l’effondrement, vivront dans une société sans croissance faute de ressources suffisantes. On peut donc considérer que majoritairement ils s’avèrent en quelque sorte décroissants pour le futur, mais peu le sont pour le présent. Le constat et la prévision de l’effondrement s’avère radical, mais paradoxalement, pour ce qui concerne le présent, les politiques et les actions proposées par les effondristes relèvent de la transition écologique social-démocrate. Elles s’inscrivent donc dans des réformes relativement consensuelles avec le système capitaliste.
Quant à la minorité des effondristes qui sont décroissants pour le présent, il se limitent généralement à des revendications pour une décroissance individualiste en pratique (ou en théorie). Mais ils sont encore moins nombreux à prôner la décroissance solidaire anticapitaliste. Or, la décroissance individualiste, comme la décroissance libérale, ne remettent pas en cause le système socio-économique capitaliste, à la différence de la décroissance solidaire et plus encore de l’écosocialisme. Les effondristes se contentent donc d’agir individuellement, pour se préparer à un effondrement qu’ils considèrent comme inéluctable. Par conséquent, la plupart du temps ils estiment, que ce serait perdre son temps et son énergie que de chercher à changer le système actuel. D’où un décalage entre le constat radical : un effondrement du monde à venir et leurs solutions généralement plutôt consensuelles.

De plus, il y a une dimension spectaculaire, voire onirique dans l’effondrisme. C’est l’idée que tout va s’effondrer et il n’y aura plus ensuite, qu’à s’adapter… Ceux qui sont fascinés, par l’effondrement y projettent souvent de manière subconsciente leurs pulsions agressives de destruction : tout détruire, pour tout recommencer. On devine ici, le désir fascinant et morbide, des pulsions de mort subconscientes envers soi-même et les autres. Il y a une jubilation à fantasmer sur un feu d’artifice final de l’effondrement, d’une explosion écologique et sociétale qui sera l’opportunité de faire table rase du présent. De faire basculer les dominations patronales, la morosité et la grisaille du train-train quotidien… Ensuite on reconstruira une société idéale composées de petits villages fraternels et conviviaux, comme à l’époque bénie de l’antiquité paisible et tranquille.
Catherine et Raphael Larrère ont rédigé un ouvrage intitulé « Le pire n’est pas certain. Essai sur l’aveuglement catastrophiste (Premier Parallèle, 2020). Catherine Larrère est philosophe et estime que « les effondristes sont mus par une fascination pour l’effondrement global, mais les catastrophes particulières ne les intéressent pas. Une de ses thèses principales, c’est que les collapsologues délayent le débat pour ne pas agir : annoncer la venue de « la » catastrophe future empêcherait de penser et de réagir aux catastrophes présentes ».
Les idées de la décroissance existent depuis les années 1970 et surtout depuis les années 2000. Pourtant, durant ces périodes, elles faisaient moins d’émules que celles des effondristes aujourd’hui. De même, les médias relayent plus les idées de ces derniers que celles des décroissants. Pourtant les constats de ces derniers étaient moins catastrophistes et plus vagues sur l’effondrement en cours ! Comment expliquer cela ? Il y semble qu’il y ait plusieurs raisons. D’une part, la collapsologie est plus scientifique que la décroissance, qui se limite généralement à une analyse plus sommaire de la catastrophe écologique et l’effondrement en cours. D’autre part, les projets alternatifs des effondristes remettent peu en cause le système capitaliste, alors que les décroissants solidaires proposent généralement une alternative au capitalisme. Enfin, les idées des décroissants ne font pas souvent rêver les effondristes, car la décroissance parait moins spectaculaire. Ces derniers la perçoivent souvent comme une lente descente vers le moins, l’appauvrissement, la lenteur ennuyeuse, sans véritable remise en cause d’un système qui continuerait à nous exploiter et nous dominer. Ils ne perçoivent pas vraiment la décroissance comme l’opportunité de travailler moins, pour stresser moins, afin de se libérer du temps pour se consacrer à ce qu’on aimerait vraiment faire plus dans la vie. C’est aussi l’opportunité de changer de système économique et culturel.
Catherine Larrère estime que « l’effondrement écologique a tendance à nous obséder aujourd’hui ». Elle a été membre fondateur de l’Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes, puis Maoïste. Elle estime que les médias en parlent de plus en plus de l’effondrement « alors même qu’ils dénigrent la décroissance. Je pense que cela s’explique par le fait que la ’’ collapsologie ’’, l’étude de l’effondrement, c’est un discours qui se veut purement descriptif, scientifique et qui est dépolitisé. Contrairement à la décroissance, il ne porte pas une remise en cause radicale du système socio-économique et ne fait pas de propositions alternatives »1. En réalité, cela dépend des courants effondristes.

Les effondristes sont principalement survivalistes ou municipalistes pour le futur. Pour certains effondristes, tel celui de Pablo Servigne l’alternative consisterait à développer s’organiser dans le cadre du municipalisme, mais sans vraiment changer l’économie locale, en dehors du fait que la majorité s’imagine devenir paysan, donc chacun aura sa ferme… D’une certaine manière c’est un retour à l’autogestion familiale, à la coopérative familiale comme c’est le cas chez les paysans d’Afrique. On pourrait qualifier ce projet de politique effondriste municipaliste. C’est-à-dire une économie de coopératives familiales dans le cadre d’un municipalisme. C’est-à-dire une forme de « communalisme » qui ne dit pas vraiment sans non.
Or, la réalité d’un monde après un effondrement sera rarement un municipalisme apaisé, comme l’imagine une majorité d’effondristes. Ce serait plutôt une multiplicité de petites cités assiégées par des migrants affamés ou de puissantes bandes organisés semant la destruction, à l’instar du célèbre film Mad Max. Entre deux attaques, la vie ressemblera plutôt à celle des pays les pays les plus pauvres, dans lesquels des travailleurs de champs peinent durant 15 heures par jour pour se nourrir. Dans le meilleur de cas il s’agira de municipalité démocratique, comme l’envisage Pablo Servigne. Mais cela peut aussi prendre la forme de petits potentats dominés chacun par un grand propriétaire terrien avec des travailleurs exploités. Nous ne serions plus très loin, d’un retour au système féodal composés de Serfs, voire d’esclaves sous la férule de seigneurs de guerre. Cela se rapproche aussi du projet politique libertarien (et non libertaire), celui de l’anarcho-capitalisme où règne la loi du plus fort, en l’absence d’un Etat social et démocratique.
Les décroissants partagent avec les effondristes l’idée que le monde devrait s’effondrer si tout continue ainsi. Mais les décroissants ont encore l’espoir de limiter la casse, alors que les effondristes n’y croient pas, donc ne cherchent pas à freiner la machine infernal du système mondial. Ils préfèrent se préparer à survivre seuls, en petits groupes ou à l’échelle municipale. Néanmoins, les projets des municipalistes se révèlent plus constructifs que ceux des survivalistes. Cependant, ils ne relèvent souvent que du gouvernemental (à la différence de Bookchin) et ne portent pas sur des changements de l’infrastructure économique qui dirige le monde ! Concernant, les changements à opérer au présent, c’est à dire l’alternative actuelle au capitalisme et à la croissance, bien souvent, les effondristes se limitent à des micro-solutions relevant de la transition. A la différence des décroissants solidaires, qui de plus préfèrent freiner le système au présent. Car ils estiment qui si vraiment un effondrement ne laissait à l’humanité que le choix d’un replis survivaliste ou même un municipalisme restreint, il sera toujours temps de s’y engager à ce moment-là.
Par conséquent, la majorité des effondristes ne cherchent pas à réorienter l’économie mondiale vers une société relocalisée au plan socio-économique, écologique, dans le cadre d’un gouvernement fédéral social international. Ils considèrent que c’est vain et qu’il s’avère donc préférable de le laisser s’effondrer de lui-même et de consacrer plutôt son énergie à survivre à cet effondrement.
Pablo Servigne est habile politiquement, il préfère rester vague sur les alternatives qui sont clivantes afin d’acquérir plus d’audience sur les faits, relatifs à l’effondrement. Cette stratégie à bien réussi. Il explique d’ailleurs que qu’ils ont « voulu faire un livre qui se concentre le plus possible sur les faits. Pour moi on peut distinguer trois étapes : les causes, la situation et ce que l’on propose de faire. Concernant les causes, chacun a sa théorie et ça se chamaille tout de suite. C’est pareil pour les solutions à envisager. Nous on voulait s’accorder au moins sur le constat des faits, ce qui est au cœur du livre et que nous avons tenté d’amener de la façon la plus neutre possible, même si on n’est jamais neutre. On m’a souvent fait cette remarque concernant le capitalisme, et je comprends que c’est irritant pour ceux qui se battent pour un monde meilleur »2. Néanmoins, lorsque Servigne et plus encore la majorité des effondristes font des propositions, elles restent relativement superficielles.

Les effondristes se révèlent tous être des décroissants. Par contre nombreux sont ceux qui ne le sont que pour l’après effondrement, mais pas pour concernant les réformes pour le présent. Pour le présent, ils se limitent à des propositions relevant de transition sans changer le système capitaliste. Les effondristes décroissants (pour le futur) se subdivisent donc entre les pro-capitalistes (écolibéraux, écosociaux), les écosocialistes et les écocommunistes. Par exemple, on peut considérer que Pablo Servigne se revendique de l’effondrisme municipaliste local capitaliste écosocial du moins dans ce qu’il revendique officiellement, puisqu’il ne remet pas en cause la propriété privée des moyens de production, qui s’avère une des principales caractéristique du capitalisme. Mais peut être que ses idées profondes relèvent plus de l’écocommuniste fédéraliste (l’anarcho-communisme). Pour ce qui est de la dimension décroissante de l’effondrisme, Servigne s’avère favorable à elle, mais seulement pour l’après effondrement. Il ne la revendique pas pour le présent, pour lequel il se limite généralement à des propositions relevant de la simple réforme du capitalisme du niveau de la transition énergétique et écologique. Or ces réformes ne permettront pas de stopper l’effondrement parce qu’elle ne s’avèrent pas à la hauteur de l’enjeu. Ce dernier suppose de diviser par trois l’empreinte écologique pour un français moyen, ce qui suppose de diviser par trois la consommation et la production. Mais ce décalage entre le constat radical de l’effondrement et les propositions alternatives plutôt douces et consensuelles s’avère finalement assez logique, puisque Servigne et la majorité des effondristes non décroissant (pour le présent) estiment que l’humanité n’aura pas la sagesse d’éviter de mettre en œuvre des propositions radicales en adéquation avec l’enjeu.

On peut distinguer plusieurs attitudes et politiques entre les effondristes, les décroissants et les non-effondristes et non décroissants. Il faut distinguer les effondristes par rapport aux collapsologues. Ces derniers regroupent les personnes ayant une approche relativement scientifique de l’effondrement, mais qui n’émettent pas de propositions politiques alternatives. Les effondristes sont les personnes qui pensent que la plus grande probabilité s’avère que le monde s’effondre de plus en plus rapidement, à l’instar de l’effondrement de la biodiversité actuelle. Quant aux décroissants, ils estiment qu’il faut faire décroitre l’empreinte écologique et donc l’empreinte carbone afin de limiter ou éviter l’effondrement.
Les décroissants individualistes praticiens mettent en pratique concrètement la décroissance en réduisant leur consommation, souvent en réduisant la quantité de leur travail rémunéré, donc en accroissant aussi leur temps libre et choisi. Quant aux décroissants individualistes théoriciens, ils considèrent que la société doit être gérée par la liberté, l’autonomie et non pas un ordre égalitariste. C’est-à-dire qu’il ne faut pas instaurer une fédération solidaire locale ou internationale et encore moins un Etat national ou mondial solidaire, car cela limiterait leur liberté individuelle. Sans qu’ils en aient forcément conscience, il s’agit donc finalement de libertariens décroissants, c’est-à-dire des anarcho-capitalistes partisans de la loi du plus fort. A la différence des théoriciens, les décroissants individualistes praticiens, n’ont généralement pas véritablement conscience des conséquences de leurs choix individuels. Car si ces derniers se généralisaient, cela deviendrait un système politique. Ils ont néanmoins le mérite de la mise en œuvre et de montrer l’exemple à l’échelon de leur vie personnelle.

Cependant, il y a enfin les libertaires décroissants, c’est à dire les anarchistes individualistes décroissants vivant dans l’utopie illusoire d’un monde libre et harmonieux sans la nécessité d’institutions collectives visant à protéger la liberté individuelle par une régulation égalitariste (un ordre égalitaire). Les théoriciens de l’effondrement, c’est-à-dire d’alternatives organisationnelles pour le présent et le futur d’après l’effondrement s’avèrent « des politiques » au sens noble du terme. C’est-à-dire qu’ils disposent d’une vision politique à la fois sur ce qui pourrait arriver et de ce qu’il faudrait faire pour s’adapter à un effondrement. Cependant, les praticiens partisans de la théorie de l’effondrement s’inscrivent aussi dans une démarche politique. Il s’agit de la politique par l’exemple, par la pratique. Donc, les praticiens comme les théoriciens se révèlent chacun des acteurs politiques. Car souvenons-nous que « tout est plus ou moins politique » et même lorsqu’on ne fait rien, on participe à la perpétuation du système qui s’avère actuellement le capitalisme. Examinons à présent, les effondristes qui s’avèrent en plus des décroissants.

Les effondristes ne sont pas tous des décroissants. La quasi-totalité des décroissants solidaires s’avèrent effondristes. Par contre, une partie seulement des effondristes sont des décroissants pour le présent, mais leur nombre s’accroit quelque peu concernant le futur après l’effondrement. Cela peut s’expliquer par le fait, que les effondristes sont non décroissants, parce qu’ils ne souhaitent pas faire l’effort de décroitre au présent, car de toute manière ils estiment que tout va s’effondrer.
Quant aux décroissants solidaires ils s’opposent aux décroissants individualistes. Les premiers souhaitent que la décroissance soient aussi solidaires, c’est-à-dire tendent vers un ordre égalitaire grâce à une redistribution économique et une égalité démocratique. Il s’agit pour cela que l’effort de décroissance commence prioritairement par les plus riches.
Parmi les effondristes décroissants il y a ceux qui pensent que tout va s’effondrer et que les plus pauvres doivent décroitre, mais pas eux. Il s’agit en particulier des effondristes capitalistes ordo-libéraux ou écofascistes.

En résumé, parmi les différentes catégories d’effondristes et de décroissants, il y a donc :

  • Les effondristes non décroissants,
  • Les effondristes décroissants praticiens (ceux qui pratiquent plutôt la décroissance) et ceux qui la théorise surtout pour le présent et le futur, ou pas pour le présent, mais pour le futur.

Les décroissants effondristes se différencient aussi entre les volontaristes et les « récessionnistes », c’est-à-dire aussi entre ceux qui pensent :

  • Soit qu’il y a actuellement ou que continuera une décroissance involontaire (la récession) jusqu’à l’effondrement,
  • Soit, qu’il faut en plus décroitre volontairement au présent ou/et au futur, pour limiter la récession et l’effondrement.

Enfin, il y a les décroissants les plus riches, qui ne veulent pas décroitre eux-mêmes, mais faire décroitre les plus pauvres.

A l’inverse, il existe enfin une minorité de décroissants non effondristes (solidaristes ou individualistes), c’est-à-dire qui ne croient pas à l’effondrement complet, à cause du réchauffement climatique, mais qui estiment que la baisse des ressources non renouvelables conduira à une vie décroissante, c’est-à-dire plus ralentie et plus simple. C’étaient plutôt la vision des décroissants avant la naissance du mouvement effondriste. Parmi eux, il y a donc trois groupes. 1) Les décroissants individualistes non effondristes, qui s’avèrent encore plus minoritaire, ils estiment que la solution c’est la décroissance individuelle, mais qu’il ne se produira qu’une récession massive sans effondrement. 2) Il y a ensuite, les décroissants solidaires non effondristes, ils estiment que la solution c’est la solidarité, la redistribution et la limitation des richesses, mais qu’il n’y aura pas non plus d’effondrement. ces deux catégories deviennent de plus en plus rare, elles caractérisent plutôt les décroissants avant l’apparition du courant effondriste. 3) Enfin, il y a les non décroissants et non effondristes qui regroupent la majorité de la population mondiale.

Cependant, les visions politico-écologiques des effondristes se différencient en fonction du présent et du futur. Concernant le futur, on peut les effondristes et les décroissants se situent entre deux pôles, celui des non effondristes – non décroissants (la majorité de l’humanité) et son pôle opposé : les effondristes décroissants solidaires. Au côté du premier pôle et en direction du second, on peut observer les non effondristes décroissants, puis les effondristes décroissants (individualistes, familiale, tribal), les effondristes décroissants municipalistes localistes, les effondristes décroissants municipalistes fédéralistes. Ces deux derniers courants se subdivisent entre les capitalistes (écolibéraux, écosociaux), les écosocialistes et les écocommunistes. Par exemple, on peut considérer que Pablo Servigne peut être situé dans le cadre d’un effondrisme municipaliste local capitaliste écosocial. Du moins dans ces déclarations publiques, puisqu’il ne remet pas en cause la propriété privée des moyens de production, qui s’avère une des principales caractéristiques du capitalisme. Cependant, peut être que ces idées profondes mais qui restent plus allusives relèvent plus de l’écocommuniste fédéraliste (donc anarchiste).

Si on observe ce classement, en observant les alternatives à entreprendre au présent, on retrouve la même déclinaison horizontale entre les courants politiques situés à droite, au centre et à gauche. Majoritairement, plus les personnes sont survivalistes, plus elles se situent à économiquement à droite (c’est-à-dire du côté de la non redistribution économique) et plus elles sont à gauche, plus elles s’avèrent décroissantes solidaires. Au centre, ce situent la majorité des effondristes, qui limitent leur alternatives au présent à des solutions relevant de la transition dans le cadre d’un capitalisme social mondialisé et pour le futur, à un municipalisme local capitaliste et social-libéral.

L’alternative locale ou la relocalisation peut difficilement se passer d’un fédéralisme global. La philosophe Catherine Larrère pose la question suivante : « le local se suffit-il à lui-même ? ». Elle y répond par la négative. Pour son compagnon Raphaël Larrère cela s’explique par le fait que « ce sont des réactions privées et dépolitisées. Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle insistent beaucoup sur la notion d’entraide pour supporter la catastrophe. Selon eux, l’entraide et la solidarité doivent inspirer le type de société à mettre en place pendant l’effondrement et après l’effondrement : de petits collectifs autonomes, autogérés, sans appareil d’État. C’est bien sympathique mais je vois beaucoup d’impasses dans ce raisonnement, comme quand Yves Cochet montre ce que pourrait être une biorégion. En matière de police, nous serions tous policiers à tour de rôle… Mettons. C’est, a minima, très optimiste… Le reste des services publics serait assurés par des bénévoles. Pour la santé, les citoyens s’entendraient entre eux pour désigner un médecin et le financer. On le renouvellerait chaque année dans les cas où il aurait donné satisfaction. Mais où sera formé le médecin ? Où seront produits les médicaments ? Comment financera-t-on les hôpitaux ? Cochet ne le dit pas. Tous ces ensembles, ces institutions, méprisées par les effondristes, sont pourtant indispensables… Pour ceux qui entendent se mobiliser pour sortir du système mortifère qui domine les humains et détruit la nature, les États, parce qu’ils profitent de ce système et le défendent, sont des ennemis, mais nous avons aussi besoin d’État »3.Raphael et Catherine Larrère ont en parti raison. En effet, il n’est pas possible de conserver les avantages de la grande industrie, tels les trains, l’automobile, l’informatique, l’aviation avec une organisation seulement locale. Cependant, les municipalistes revendiquent à juste titre la possibilité et l’intérêt de relocaliser la grande majorité de la production et des échanges. S’ils renoncent aux avantages de la grande industrie, mais aussi à la sécurité militaire et à la solidarité socio-économique entre les communes d’une nation, alors le municipalisme s’avère possible. Cependant, à la différence du municipalisme strict, le municipalisme fédéraliste social international peut permettre un compromis et un équilibre, entre ces deux modèles radicaux, que sont le communisme d’Etat et le municipalisme effondriste, comme nous le verrons ensuite.
Il faut donc différencier les propositions concernant le présent et celles pour le futur (après l’effondrement). Pour le futur, les effondristes sont généralement survivalistes ou municipalistes pour le futur et pour le présent, ils prônent soit des solutions relevant de la simple transition capitaliste (c’est-à-dire des petites réformes), soit de la décroissance individualiste.
Les effondristes et les décroissants sont généralement d’accord sur le constat de l’effondrement., mais ils divergent concernant les solutions. Les décroissants solidaires différents souvent des effondristes, même si une large partie d’entre eux partagent des idées communes sur le constat et sur les solutions. Les décroissants solidaires, qui proposent de créer un nouveau système économique, alors que la décroissance individualiste se limite à pratiquer concrètement dans sa vie un mode de vie décroissant. C’est-à-dire une simplicité volontaire, la sobriété heureuse, sans changer le système capitaliste fondé sur des inégalités de plus en plus forte. Ainsi, les effondristes décroissants individualiste se préparent à l’effondrement en s’entrainant à décroitre. Leur alternative politique se situent entre le survivalisme et le municipalisme local. Mais, ils n’ont pas le projet d’un société alternative solidaire à l’échelle nationale ou international, comme les décroissants solidaires et en particulier l’écologie sociale et l’écosocialisme. Quant aux effondristes décroissants capitaliste ordo-libérale, qui sont donc situé à droite de l’échiquier politique, ils cherchent à faire décroitre les plus pauvres au Nord et surtout au Sud, pour que les plus riches puissent continuer à croitre le plus longtemps possible.
Or, tant que le pire de l’effondrement n’est pas advenu, il reste toujours un espoir au moins celui de limiter la casse. C’est ce que pense la majorité des décroissants et des écologistes, à l’exception des effondristes. C’est à dire qu’il vaut mieux investir son énergie pour freiner le paquebot Titanic qui fonce sur l’iceberg de la catastrophe écologique. Le choc en sera d’autant moins violent et les rescapés seront plus nombreux. C’est pourquoi le mouvement de la relocalisation écosolidaire et de la décroissance solidaire cherchent d’abord à réorienter la mondialisation actuelle, au minimum à freiner sa course folle et à proposer des alternatives globales. Les membres de ces deux mouvements ne se résignent pas à un effondrement probable, ils entendent tout faire pour le limiter, par fraternité avec les humains et les non-humains et tout simplement pour survivre aussi collectivement. Nous allons voir que les changements psychologiques s’avèrent complémentaires aux alternatives politico-économiques. D’ailleurs, la dimension psychologique est de plus prise en compte, par une large partie des effondristes et des décroissants.

Comparons les courants écologistes effondristes : nous allons différencier les courants politiques écologistes autour de 4 critères :

  • La causalité des faits,
  • La description des faits du présent,
  • Les prévisions pour le futur (le futurologie)
  • Les propositions alternatives au plan économique et démocratique.

En ce qui concerne la futurologie, un des critères clés porte sur la prise compte de la possibilité de l’effondrement dans les analyses ou les propositions. Majoritairement, les courants politiques situés, de la droite à la sociale démocratie écologique (Ecologie capitaliste autoritaire (Rassemblement National), Ecologie capitaliste libérale (Les Républicains), Ecologie capitaliste Libertarienne, Ecologie capitaliste social-démocrate (le Parti, Socialiste, les Verts, les communistes…) ne prennent pas vraiment en compte la possibilité d’un effondrement. Ils prévoient plutôt une croissance via la technologie ou au moins un développement soutenable grâce à une régulation par des mesures écologiques. De plus, ils n’analysent pas vraiment la responsabilité de la croissance, du productivisme et du capitalisme.

A la gauche de ces courants politiques, les autres courant envisagent sérieusement la possibilité d’un effondrement. Il s’agit des courants suivants : Effondrisme survivaliste, Effondrisme décroissant individualiste, Effondrisme municipaliste, Décroissant capitaliste ordo-libéral, Décroissant individualiste, Décroissant solidaire, Écosocialisme fédéraliste social décroissant, Écosocialisme non décroissant Fédéraliste ou Étatique, Écocommunisme Fédéraliste ou Étatique décroissant ou non. Les courants décroissants solidaire, socialiste ou communiste considèrent donc que l’effondrement est très probable. La majorité d’entre eux cherchent à le stopper ou au moins à le limiter en mettant en œuvre leur politique. Alors que pour les effondristes, il est inutile de chercher à le freiner, car ils considèrent qu’il est déjà trop tard. Il faut surtout chercher à s’y préparer. A la différence des courants politiques de l’effondrement, se développe la collapsologie scientifique qui se limite à un constat le plus scientifique et pluridisciplinaire possible. Lorsque la collapsologie émet des propositions alternatives, donc normatives, prescriptives et non plus descriptives, elle devient de fait de moins en moins une science et de plus en plus un courant politique effondriste. Chaque fois qu’un collapsologue émet des propositions alternatives de nature survivaliste ou municipaliste, capitaliste ou socialiste, local ou fédéral, il n’est plus alors collapsologue, mais il devient de fait, une personnalité politique appartenant au courant politique de l’effondrisme. La neutralité axiologique formulée par le sociologue Weber, suppose en effet, de ne jamais formuler de propositions normatives, de ne pas afficher ses valeurs morales ou politiques, de ne pas créer de propositions alternatives. Cependant, cet idéal scientifique relève plus d’une direction, d’un idéal de recherche d’objectivité, mais il s’avère quasiment impossible à atteindre.

Les courants effondristes sont pluriels. Ils ont en commun la croyance dans l’effondrement prochain de l’humanité sur la terre, à cause du réchauffement climatique et à cause de l’impossibilité d’user des ressources non renouvelables à l’infini. De plus, ils critiquent peu ou pas du tout le système capitaliste. Or, il peut exister un survivalisme et un municipaliste capitaliste sans croissance fondé sur la propriété privée des moyens de production. En les classant de la droite vers la gauche, au plan de la liberté vers l’égalité économique, ces courants effondristes sont l’effondrisme décroissant capitaliste ordolibérale, l’effondrisme survivaliste, l’effondrisme décroissant individualiste, l’effondrisme municipaliste. A l’exception du premier courant, ils centrent plutôt leur critiquent sur la culture de la croissance, le productivisme, les dérives de la technique et de la modernité… Par contre les solutions des effondristes différent entre elles concernant leur propositions politiques. La différence principale entre les propositions des écologistes effondristes et des courants écologistes plus à gauche, c’est-à-dire plus centrée sur l’égalité économique en particulier, c’est que ces derniers critiquent le système capitaliste et émettent des propositions alternatives à ce système.

Les courants politiques qui envisagent la possibilité de l’effondrement se situent à gauche des sociaux-démocrates. Parmi ces derniers, les Verts l’envisagent parfois « hors micro » ou à mots couverts, mais ne proposent pas des mesures politiques suffisantes pour y faire face véritablement. A droite de l’échiquier politique, seul le courant décroissant capitaliste ordo-libéral prend en compte, la possibilité d’un effondrement écologique et donc économique. Mais sa principale solution consiste à faire décroitre économiquement et démographiquement, les plus pauvres. C’est-à-dire à limiter leur consommation et leur natalité, afin de parvenir à ce que les plus riches perdurent le plus longtemps possible, voire même à permettre une croissance de la minorité la plus riche sur la terre.

Parmi les différentes catégories d’effondristes et de décroissants, il y a donc plusieurs critères qui permettent de les distinguer :

  • L’explication de la causalité des faits du présent (anthropocène, capitalocène, bovidocène…)
  • La description des faits du présent (capitalisme ou non…
  • Les prévisions pour le futur (effondrement généralisé-localisé, brutal-lent…)
  • Les propositions alternatives au plan économique et démocratique (droite, centre, gauche…),
  • Les praticiens ou les théoriciens,
    • pour le présent et le futur (après l’effondrement),
    • pas pour le présent, mais pour le futur,
  • Les décroissants volontaire et involontaire (la récession),
  • La décroissance prioritaire des plus pauvres ou des plus riches.

Conclusion

Pour la majorité des collapsologues ou des effondristes, il s’avère quasiment impossible d’empêcher cet effondrement en cours, parce que les problèmes climatiques s’avèrent déjà trop avancés et que les ressources non renouvelables parviennent rapidement à leur fin. Mais, c’est surtout à cause de l’idéologie de la culture productiviste et croissanciste qui s’avèrent trop difficile à transformer, notamment de l’égoïsme de la psychologie humaine et en particulier de l’intérêt des plus riches à ne changer.

C’est pourquoi les intellectuels du mouvement effondriste (Servigne, Cochet, Mignerot, etc…) formulent seulement des propositions de réformes à la marge du capitalisme mondial. De plus, ils cherchent à asseoir leur légitimité scientifique en matière de collapsologie. Or, les propositions alternatives ne relèvent pas de la science, mais de la politique. Enfin, tandis que leur analyse relèvent majoritairement des sciences de l’environnement manquent, ils manquent peut-être aussi, d’une culture des alternatives, qui soit suffisamment radicales et étendues en matière politico-économique pour formuler des propositions de cette nature. C’est pourquoi, seule une petite partie des effondristes sont des décroissants solidaristes. C’est-à-dire qu’ils considèrent qu’il faudrait dès à présent, au moins limiter les dégâts de l’effondrement en cours, en révolutionnant le capitalisme et en le remplaçant par un système décroissant de type écosocialisme ou écocommuniste.

En ce qui concerne, la majorité des effondristes, soit ils pensent aussi qu’il est vain de chercher à éviter l’effondrement, soit ils ne semblent pas avoir véritablement conscience que ces propositions relevant de la transition ne s’avèrent pas à la hauteur pour lutter contre l’effondrement.

Thierry Brugvin

 

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